«Développer une culture computationnelle pour ne pas être en décalage»

16/06/2015

Illustration : CanStockPhoto

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La génération automatique de textes dans un contexte journalistique ? Une bonne chose, pour Eric Scherer, directeur de la prospective à France Télévisions, dans la mesure où elle libère le journaliste de tâches répétitives et chronophages. Il se dit beaucoup plus inquiet par l’autre versant du journalisme automatique, celui qui concerne la diffusion automatisée d’informations. Il plaide également pour que l’enseignement s’adapte enfin à cette culture technologique.

Entretien réalisé (par téléphone) pour le mémoire @MasSTICulb, le 23/04/2015

Le journalisme automatique, une appellation appropriée pour désigner la rédaction automatique ?

Eric Scherer : Dans le journalisme automatique, je ne mets pas que la production et la création de contenus. Je mets aussi certaines formes de distribution, notamment celle qui est automatisée par les boîtes noires et les algorithmes de Facebook ou de Google qui, en automatisant, empêchent une intervention humaine dans la diffusion. C’est donc autant la rédaction d’informations que leur diffusion.

Au lendemain de la première expérience à grande échelle de rédaction automatique de contenus par Le Monde (avec Data2Content, de Syllabs), on pouvait lire sur les réseaux sociaux : « Les journalistes ne sont pas des robots », « Les robots ne sont pas des journalistes ». Une réaffirmation de l’identité nécessaire ? Cela voudrait-il dire que certains se sentiraient menacés ?

E.S. : Ceux qui dont le métier est d’écrire des résultats financiers, qui fut mon métier il y a longtemps, ou d’écrire des résultats sportifs, sont menacés. En revanche, ce n’est pas très grave parce que ce sont des métiers à faible valeur ajoutée. Je trouve que l’arrivée des robots pour faire des tâches les plus ingrates est, au contraire, totalement libératrice et permet aux journalistes de faire des choses beaucoup plus intéressantes, à plus forte valeur ajoutée, plus intelligentes, plus importantes, plus valorisantes et plus significatif pour leur rôle dans la société. C’est donc forcément une bonne chose.

Cela voudrait-il dire que le champ de l’autorité journalistique est amené à se restreindre de plus en plus ?

E.S. : C’est la fin d’un journalisme et pas du journalisme. C’est celle d’un journalisme top-down qui parle pendant que le monde écoute. On n’est plus dans ce journalisme-là et heureusement. On est beaucoup plus dans un journalisme plus serviciel, dans un journalisme de co-création et co-production avec l’audience et les communautés. On n’a jamais été mieux informé qu’aujourd’hui. J’ai fait ce travail autrefois, ça n’a pas beaucoup d’intérêt. Sauf que la machine aura peut-être du mal à trouver l’aiguille dans les bottes de foin : parfois, dans les résultats de société, les communiqués, se trouvent des choses que veulent cacher les entreprises quand elles publient leurs résultats et là, il faut la culture financière, économique d’un journaliste expérimenté pour trouver cette information importante. Je ne suis pas pessimiste sur l’arrivée des machines dans notre métier, au contraire.

Les machines peuvent-elles envisagées comme un appui au travail du journaliste ?

E.S. : C’est un outil en plus, bien sûr. Je suis beaucoup plus inquiet en ce qui concerne le journalisme automatique dans la diffusion d’informations : là, c’est plus compliqué comme sujet, parce qu’on n’a pas la main. On ne sait pas ce qui rentre dans les boîtes noires.

Cela signifie-t-il que les journalistes devraient développer une culture algorithmique ou computationnelle ?

E.S. : La culture numérique, computationnelle des jeunes journalistes doit encore progresser : déjà les compétences économiques sont assez faibles mais les compétences informatiques et technologiques sont assez nulles. Je ne suis pas sûr qu’il faille apprendre le code mais il faut au moins avoir un goût, une inclinaison et quelques sensibilités pour survivre. La société elle-même est beaucoup plus techno : si les journalistes ne le sont pas, ils sont en décalage. Il faut qu’ils aient des formations supérieures à celles qu’ils ont aujourd’hui. C’est crucial.

Dans les écoles de journalisme, l’enseignement n’est donc pas adapté à ces réalités…

E.S. : Pas pour l’instant. Et il y a encore des jeunes journalistes qui rêvent de devenir éditorialistes à Libération et ça, je trouve ça dramatique. C’est très surprenant, mais les jeunes sont parfois aussi conservateurs que les anciens.

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