Faire payer le prix de l’info

01/06/2014

Avec ou sans pub ? En accès payant ou gratuit ? En se déclinant en fonction des supports et moments de lecture ? Ou en se lançant dans l’aventure du financement participatif ? Pour la presse en ligne, la quête du modèle économique idéal relève du casse-tête chinois.

Publié dans Journalistes n°158, avril 2014

modelecoComment construire un modèle économique viable lorsque l’on est éditeur d’infos en ligne ? La question était posée le 28 mars, à Bruxelles, l’initiative du site Entre les lignes. Ce site, lancé il y a trois ans, est le fruit du travail bénévole de journalistes, de photographes, d’artistes, de citoyens. Le temps est venu de trouver de quoi financer ses activités et son développement.

Puisqu’il puise sa richesse dans la plume et les crayons de ses collaborateurs, c’est tout naturellement qu’a germé l’idée de se tourner vers l’édition, papier cette fois. Un ouvrage (vendu 7 € et co-édité par la Maison du livre de Saint-Gilles(1)) propose un panaché des humeurs, analyses, photos et BD du site. Comme il ne s’inscrit pas dans le circuit classique de l’édition, à charge de Jean-Frédéric Hanssens, Jean Rebuffat, Gabrielle Lefèvre, de leurs collègues et partenaires d’en assurer la distribution et la promotion. Un début.

Du tout gratuit au tout payant

Les premiers modèles de la presse en ligne reposaient sur le tout gratuit financé par de la publicité. Las, le modèle a vécu : le marché publicitaire sur internet est soumis à la concurrence de Google et des réseaux sociaux. Le modèle payant – partiel ou total – a tardé à se développer. Entre deux extrêmes, quelques expériences menées chez nos voisins français démontrent qu’il ne suffit pas d’être créatif et de drainer une large audience pour assurer sa pérennité. La société 22 mars, qui éditait le site Owni.fr, une référence en matière de data journalisme, a été mise en liquidation judiciaire en 2012. Les articles diffusés gratuitement en ligne étaient financés par la vente de services (sites web, formations). Insuffisant.

De son côté, Bakchich.info avait tenté de sauver les meubles en proposant une édition imprimée. Celle-ci n’aura pas réussi à sauver le numérique : le site a cessé ses activités en 2011. Les promoteurs du site Arrêts sur images, qui s’appuie sur la notoriété de Daniel Schneidermann et de l’émission télé du même nom auquel le site a succédé, se sont tournés vers le financement participatif pour lancer un nouveau projet. Intitulé « Hors-série », celui-ci devrait voir le jour grâce au financement participatif. A une vingtaine de jours de la fin de l’appel sur la plateforme Ulule, 90% des 60.000 € sollicités étaient récoltés. L’accès au site, qui proposera des émissions culturelles, sera payant. De la valeur ajoutée, c’est aussi ce que propose le site Mediapart auquel on ne peut accéder qu’à condition d’avoir payé. L’an passé, le site annonçait plus de 70.000 abonnés et un chiffre d’affaires bénéficiaire.

Les éditeurs s’organisent

« Tout le monde ne s’appelle pas Edwy Plenel », relève Margaret Boribon, secrétaire générale des Journaux francophones belges (JFB). Elle souligne que le débat sur le modèle économique de la presse se posait
bien avant l’apparition des sites web d’information. « Nous sommes des producteurs de contenus, toutes les plateformes doivent nous intéresser. Mais le problème de l’écosystème, à l’échelle d’un tout petit territoire perméable aux productions françaises, est qu’il compose aussi avec l’omniprésence de géants d’internet qui réutilisent les contenus sans autorisations et rémunérations. S’il n’y a pas un sursaut des régulateurs européens pour recréer des conditions de fonctionnement, ça va être très dur et il va encore y avoir des morts. » Si la recette miracle n’a pas encore été inventée, elle estime que, « au bout du compte, la seule recette valable, c’est la qualité des contenus. L’internaute ne payera pas pour ce qu’il peut trouver ailleurs gratuitement. Pour nous, éditeurs, les activités en ligne de la RTBF posent un réel problème. » C’est pourquoi elle indique que les éditeurs vont introduire un pourvoi en cassation dans le bras de fer judiciaire avec la RTBF, « un mammouth que l’on a laissé se développer sans contrôle sur le long terme et dont il faut revoir le modèle ».

Diversifier les sources de revenus : c’est dans cette optique qu’est né le kiosque numérique Press Banking en 2000. Depuis le 31 mars, il propose, avec Mediargus, son pendant flamand, une variété de titres francophones et néerlandophones sous l’enseigne GoPress(2). La plateforme propose l’achat d’éditions électroniques de quotidiens. Et elle vise particulièrement les milieux professionnels – un millier de clients « corporate » pour vingt fois plus d’utilisateurs.

Offrir un service d’information aux lecteurs, c’est également ce que proposent les quotidiens. « Aujourd’hui, il faut penser en termes de marque », estime Philippe Laloux, enseignant en journalisme et responsable des médias numériques du Soir. « On consomme beaucoup plus d’informations sur des supports et dans des formats différents. On peut passer une heure sur une tablette et acheter le journal le lendemain. Ce qui compte, c’est de fidéliser le lecteur en lui donnant l’information là où il se trouve et sur le support qu’il souhaite. C’est l’option que nous avons choisie au Soir. Cela donne des perspectives en matière de modèle publicitaire. »

Apprendre à entreprendre

Le paysage de la presse numérique francophone compte peu de pure players. L’un d’entre eux, Apache.be, a raccroché fin décembre 2013. En annonçant la suspension des publications en français, Sylvain Malcorps, soulignait l’insuffisance des 700 abonnements au site néerlandophone et du subside alloué par la Fédération Wallonie-Bruxelles pour assurer le fonctionnement de la plateforme journalistique (3). « L’apprentissage de l’entreprenariat fait défaut dans notre formation de journaliste », regrette Sylvain Malcorps qui souligne l’axe essentiel de la stratégie économique, préalable à tout lancement de projet. A noter que le modèle d’Apache.be compte une singularité : en dehors d’un abonnement « classique », il propose à ses lecteurs d’en devenir actionnaire via l’achat d’une part sociale (la mise de départ est de 50 euros).

(L. D.)

(1) Voir www.entreleslignes.be (bouton « Pourquoifaire un don ? »)
(2) www.gopress.be
(3) www.apache.be/fr/2013/12/30/apache-enfrancais-baisse-le-rideau-et-vous-dit-au-revoir/

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