Les journalistes survivront-ils à l’IA ?

19/07/2018

La question est provocante : les journalistes peuvent-ils survivre aux technologies de l’intelligence artificielle qui gagnent de plus en plus de rédactions à travers le monde ?


Comprise dans le contexte plus large d’une « quatrième révolution » industrielle – dont quantité d’études prospectives estime qu’elle sera la cause de la perte de la moitié de l’emploi humain –, l’intelligence artificielle peut inquiéter. Mais ces craintes sont à relativiser, selon les auteurs de « Robot Journalism: Can Human Journalist Survive ?», un ouvrage coordonné par  Noam Lemelshtrich Latar : l’AI n’est pas sans limites, lesquelles offriraient de nouveaux horizons aux professionnels de l’information.

Perçue comme une menace sur les journalistes, en tant que gardiens de la démocratie, l’automatisation de la production d’informations crée également de nouvelles opportunités, observe Latar. Si les journalistes en comprennent les limites, estime-t-il, ils pourront en tirer parti. Dans une première section dédiée à la définition et à mise en contexte de la problématique, l’intelligence artificielle est décrite comme « la science de créer des machines qui font des choses comme si elles étaient effectuées par des humains ». Elle est aujourd’hui présente dans tous les aspects de l’activité journalistique : de la collecte d’informations à la production d’informations textuelles ou visuelles, en passant par l’analyse de données. Latar indique que si les développeurs de ces technologies clament qu’il n’est pas question de remplacer les journalistes par leurs technologies mais bien de les assister dans leurs routines, les préoccupations restent prégnantes parmi les journalistes.

La créativité, une première limite

Malgré tous les développements dans le domaine de l’intelligence artificielle, le fonctionnement du cerveau humain est bien plus complexe qu’il n’y paraît. Il s’agit là d’une première limite, celle des formes de créativité de l’activité journalistique qui ne peuvent être automatisées : mise en contexte, humour, opinion, idées et angles de récits médiatiques… « Le journalisme, c’est une combinaison d’art et de science », souligne Latar. Cela étant, ces développements ont donné lieu à des formats originaux, à l’instar de la réalité virtuelle (VR) ou augmentée (AR), ayant tout pour séduire une génération Z qui serait moins demandeuse de textes que de contenus visuels et interactifs. Mais les technologies de l’AI ne font jamais qu’imiter l’humain, y compris lorsque leurs finalités sont de composer de la musique ou de réaliser des œuvres d’art.

L’AI est basée sur des modèles rationnels en fonction desquels toute incertitude est rejetée du système. Pas questions d’expression d’intuitions ou d’émotions dans tout cela : elles restent le propre de l’humain. De plus, si l’une des fonctions du journaliste est d’alerter la société sur des dangers potentiels liés à des changements environnementaux et sociétaux, les technologies manquent de capacité à le faire, de même qu’elles ne sont pas encore capables d’établir des connexions avec des expériences antérieures. Latar indique également que ces technologies peuvent être influencées par les valeurs et biais de leurs concepteurs. Mais pour être compétitifs, les journalistes devraient se familiariser avec les nouveaux outils numériques disponibles.

Dans le troisième chapitre, Latar retrace l’histoire des collaborations entre journalistes et technologies dans le cadre d’une approche par données dans le journalisme. Il voit une forme de continuité de ces pratiques dans la production automatisée d’informations, « témoignant de l’intégration de procédures algorithmiques dans le journalisme ». Le chapitre suivant est consacré aux « big data » qui, selon Ruskin, va contraindre les journalistes d’investigation à utiliser des outils d’analyses de données « pour survivre ». Le dernier chapitre de cette section détaille les multiples applications d’une rédaction qui serait entièrement automatisée et où toutes les fonctions remplies jusque là par des humains le seraient par des machines.

Une opportunité pour de nouvelles formes de récits

La seconde partie de cet ouvrage explore les nouvelles formes de storytelling que permettent les technologies de l’AI : des Snapchat stories aux narrations immersives. Le chapitre 8, en particulier, présente les avantages en matière de couverture des zones de conflits, où les journalistes mettent leur vie en danger, grâce aux technologies de télé-présence, de senseurs commandés à distances, de drones et de serpents robotiques. Le cas du journalisme sportif fait l’objet du chapitre suivant, un domaine de plus en plus ouvert à la production automatisée d’informations en raison d’une mise en disponibilité de données dans un format structuré. La couverture de l’information sportive y est décrite comme permettant « de belles formes d’histoires visuelles » avec des graphiques en temps réel ou des replays en 3D. La limite actuelle tient au fait qu’il soit encore impossible de combiner ces formats avec de l’interactivité.

Galily estime encore que les développements technologiques liés au domaine de l’intelligence artificielle donnent de nouvelles opportunités d’emplois, les multi-compétences étant considérées comme un challenge fondamental. « Quand des jobs de journalistes disparaissent, la raison est davantage à trouver dans un changement du comportement des audience ou dans un changement du modèle d’affaires et pas dans l’automatisation », conclut-il.

Dans le dernier chapitre, Latar souligne la nécessité, pour les journalistes, d’acquérir un minimum de connaissances en intelligence artificielle, de manière à comprendre un monde gouverné par les algorithmes. Ceux-ci ne sont pas dénués de biais ou d’erreurs susceptibles d’avoir avoir des répercussions sociales ou politiques : les journalistes devraient y être attentifs, tout comme il devraient être capables de pouvoir informer leurs lecteurs sur ces processus invisibles.

Les journalistes continueront à jouer un rôle crucial pour nos sociétés, conclut Latar, mais ce que l’histoire ne dit pas, c’est qu’ils le font dans des conditions difficiles depuis plusieurs années. Et si la véritable révolution n’était pas celle de l’intelligence artificielle, même si elle est amenée à jouer un rôle de plus en plus important dans les rédactions, mais bien celle d’une reconsidération des conditions d’exercice de la profession ? Sans cela, il est possible que beaucoup de journalistes ne survivent pas.

 

Latar, N. L. (2018). Robot Journalism: Can Human Journalism Survive?. World Scientific.
DOI : https://www.worldscientific.com/worldscibooks/10.1142/10913
Mots-clés: | |