«Les robots peuvent aider à renforcer le rôle des journalistes»

22/12/2014

Ricardo Gutiérrez est secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes. Ancien journaliste, investi dans la défense des intérêts collectifs de la profession, il est également membre du Conseil de déontologie journalistique. Il estime que l’automatisation de la production d’articles journalistiques est inévitable et qu’il s’agit, pour la profession, d’anticiper l’arrivée de ce phénomène en Europe. « Les robots ne me font pas peur : ils peuvent aider à renforcer le rôle des journalistes ».

Extraits d’une interview réalisée le 22 /12/ 2014

Voyez-vous la génération automatique d’articles journalistiques comme un danger ou une opportunité ?

R.G : Le journalisme est un artisanat qui ne se mécanise pas. La machine ne remplacera jamais la relation que tisse le journaliste avec ses sources : dans ce métier, les relations humaines jouent un rôle fondamental. Le journaliste va chercher des données qui ne sont pas disponibles, il va chercher les tenants et aboutissants cachés. Il joue ainsi le rôle d’un chien de garde de la démocratie et ce rôle pourrait être renforcé s’il est débarrassé de tâches ingrates. Il pourrait alors se consacrer à son vrai rôle, qu’il a moins l’occasion de remplir dans un contexte où la charge de travail augmente. Un journaliste qui doit produire trois ou quatre papiers par jour n’a pas le temps d’entretenir ses contacts privilégiés. La force des machines, c’est de pouvoir traiter d’importants volumes de données. Les robots ne me font pas peur : à la limite, ils renforceront le rôle du journaliste.

Au-delà de l’automatisation de la rédaction de contenus, les algorithmes jouent déjà un rôle dans la hiérarchisation et la sélection de contenus…

R.G : Les journaux papiers du siècle dernier construisent déjà leurs Unes à partir d’informations quantifiées, comme les sujets qui ont obtenus le plus de clics sur leur site web. Le tout est de voir si la machine est là pour aider à voir ce qui est important ou s’ils prennent des décision à la place de l’équipe de la rédaction en chef, censée défendre une ligne éditoriale. Le journalisme est un artisanat, ce qui implique aussi une relation avec son lecteur. Et il ne faut pas sous-estimer l‘attachement que celui-ci a envers son média. Un quotidien, c’est une somme d’individualités. Je pense que l’on pourrait dès lors s’orienter vers deux types de contenus : des contenus industrialisables et des contenus à forte valeur ajoutée. Mais lutter contre les évolutions technologiques me paraît illusoire : il faut profiter des machines pour être plus forts là où elles ne peuvent pas être en compétition avec nous.

Pour vous, s’agit-il donc d’accompagner ce mouvement ?

R.G. : Il est toujours dangereux de résister aux révolutions. Il vaut mieux les accompagner pour en tirer parti, plutôt que les subir. Qu’on le veuille ou non, ça finira par arriver. La profession a intérêt à s’y préparer et à renforcer sa raison d’être. Cela passe sans doute aussi par les formations initiale et continue. Tout l’environnement journalistique (syndicats, enseignement, entreprises de presse) doit se préparer aux changements. A ces conditions, ce ne sera pas une catastrophe. Et les journalistes devraient y être associés. Je crois beaucoup aux équipes pluridisciplinaires qui incluent des journalistes : ces derniers doivent garder la maîtrise.

Cela vous choquerait-il qu’un article produit de manière automatique soit mieux payé qu’un article écrit par un journaliste ?

R.G : Ici, on est en train de comparer des pommes et des poires. Si le journaliste remplit son rôle, il devrait être beaucoup mieux rémunéré. Pourquoi payerait-on plus un journaliste qui ne fait que des synthèses de dépêches ? Les journalistes qui se concentrent sur des articles à valeur ajoutée car ils auraient plus de temps devraient être mieux payés. Il s’agit ici des conditions d’indépendance du journaliste. Il est vrai que certains indépendants font de la basse besogne pour laquelle ils sont peu payés. Je le déplore mais il ne faut pas soi-même alimenter un système dont on est victime : si on accepte des conditions indignes et que l’on se prête à l’esclavage, il ne faut pas s’étonner… Mais il y en a qui s’indignent, qui posent des limites. Et d’autres qui occupent une niche et qui deviennent des spécialistes incontournables de leur domaine.

(L.D.)

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